![]() |
Adresse du Conseil municipal de Gouville présentée à l'Empereur Napoléon III |
Au hasard des lectures des anciens registres des Conseils municipaux de la commune de Gouville, il est toujours intéressant de faire des découvertes qui peuvent nous éclairer sur la façon de réagir de nos prédécesseurs face à certains événements. Le fait, aujourd'hui soumis à nos lecteurs, se passe en mars 1854. Quel événement important, quel conflit a pu ainsi inciter les édiles de l'époque à s'adresser directement à l' Empereur Napoléon III ? Il n'en est fait aucune allusion dans le compte rendu du Conseil tenu à Gouville le 19 mars de cette année-là,
Le Maire, Adjoint, Membres du Conseil Municipal et Hauts Cotisés de la Commune de Gouville, présents,
Sire
Interprètes des sentiments de nos concitoyens nous
éprouvons le besoin d' exprimer à votre Majesté toute notre
Gratitude pour les Efforts que sa Haute Sagesse fait
en vue de maintenir la paix en Europe.
Sire, pleins de confiance en votre Génie et dans cette
admirable prévoyance avec laquelle vous savez conjurer
les périls de l' avenir nous voyons avec moins de
crainte le commencement d'une guerre par laquelle
vous pourrez arriver à une paix durable.
Dieu protégera et couronnera de succès une
cause si noble et si juste.
Nous venons assurer Votre Majesté
de notre entier dévouement, de notre loyal concours,
et la prier de daigner agréer l 'hommage de notre
profond respect et de nos plus vives sympaties. ( sic )
Ont signé les membres du Conseil et hauts Cotisés présents,
MMrs Chapel, adjt, L. Hue, Ybert, Le Maître, A. Le Goupy, A. Gihaut, A. Lecarpentier,
J.B. Laisney, Leloup, Journeaux, Colas, G. Lecarpentier, J. Laisney, V. Jean et T. Daubrée, Maire
Certifié conforme par le Maire
Or cet événement ne peut être que la guerre de Crimée où s'affrontèrent des alliés de circonstance, France, Angleterre et Turquie, contre la Russie qui avait des visées expansionnistes dans cette région, guerre qui était en fait une des conséquences lointaines des problèmes posés par l'installation des Turcs dans les Balkans depuis la prise de Constantinople de 1453, problèmes encore d'actualité de nos jours.
Néanmoins il est intéressant de se replonger dans le contexte politique de l'époque. Président de la République depuis le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon déclare le 2 décembre 1850 l'Assemblée dissoute et procéde à un plébiscite qui ratifie ce coup d'Etat par 7 500 000 suffrages. Un an plus tard l'Empire est rétabli par un sénatus-consulte que ratifie un second plébiscite.
Napoléon III cherche alors à rompre l'isolement politique de la France face à la coalition européenne qui, depuis 1815, réduit notre rôle en politique étrangère et il choisit comme terrain d'action le Moyen Orient. Il se tourne tout à la fois vers l'Angleterre et la Russie qui seraient à priori d'accord pour certains remaniements de frontières. En fin politique, Napoléon invoque la question des Lieux Saints qui, à l'époque, ne peut être un casus belli, malheureusement c'est un échec car la France
manque de poids dans la diplomatie européenne.
Si l'Angleterre semble appuyer la politique française, elle recherche surtout à neutraliser l'expansion russe au Moyen Orient. De son côté la Russie, qui craint une trop forte renaissance de l'Empire français, réagit contre cette politique. D'un autre côté la Turquie qui se sent menacée par la Russie prend une position intransigeante qui mène au déclenchement des hostilités en octobre 1853.
La France et l'Angleterre déclarent alors la guerre à la Russie, débarquent leurs troupes en Crimée et mettent le siège devant Sébastopol. Malheureusement les opérations militaires des alliés sont mal organisées et coordonnées. En dépit des batailles victorieuses de l'Alma et d'Inkermann, aucune de ces victoires n'est décisive en cette année 1854.
Le tsar Nicolas Ier meurt en 1855, son successeur Alexandre II abandonne Sébastopol qui va capituler après la prise de Malakoff par Mac-Mahon. Les Alliés occupent Sébastopol et la paix est signée le 30 mars 1856 au Congrès de Paris. C'est un triomphe pour la politique de Napoléon III. La France qui, sur le terrain, a été plus brillante que l'Angleterre brise son isolement diplomatique, défait le système de 1815 du Congrès de Vienne et rétablit son prestige. De ce seul point de vue la Guerre
de Crimée fut bénéfique pour notre pays : la Russie est affaiblie, l'Autriche est isolée, la Prusse reste sans influence et nous sommes devenus les alliés de l'Angleterre.
À la lecture de l'Adresse présentée à l'Empereur, on peut mesurer combien les édiles savent s'adapter aux circontances. Dans le cas présent la question se pose de savoir si cette envoi était spontané, et, relevait d'un sentiment profond et partagé de patriotisme et d'allégeance au Souverain, ou bien s'il était tout simplement téléguidé par quelque Autorité préfectorale ou impériale ?
En examinant le calendrier des événements de ce mois de mars 1854, il est naturel de se demander ce qui a pu pousser ou inciter le Conseil d'un petit village du Cotentin à présenter cette adresse à l'Empereur avant même que l'état de guerre soit déclaré. En effet,
- le 2 mars, ouverture de la Session législative,
- le 7 mars, le Corps législatif autorise un emprunt de 250 millions par souscription publique, entre les 14 et 25 mars 100.000 souscriptions offrent presque le double de la somme !
- le 27 mars, un même message annonce aux Chambres, en Angleterre et en France, que nous sommes en état de guerre avec la Russie,
- le 10 avril un traité d'alliance est signé entre la France et l'Angleterre
Et tout cela alors que l'Adresse à l'Empereur date du 19 mars ! Et ultime question, y-a-t-il eu un seul gouvillais qui ait souscrit à l'emprunt impérial ?