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DES LUTINS EN NORMANDIE ? DES LUTINS DANS LA MANCHE ? ET A GOUVILLE ? |
Bien évidemment, à cette seule évocation, vous avez envie de rire d'une telle croyance. L'espèce ne figure pas dans la nomenclature des êtres vivants du règne animal établie par le naturaliste suédois Carl von LINNE au XVIIIè siècle. Et pourtant en bonne logique, à cette époque, il aurait dû entendre parler des trolls scandinaves. De nos jours, ils se sont acquis une telle réputation que l'on rencontre couramment leur représentation géante comme enseignes de plusieurs magasins. Mais si les Normands viennent bien de Scandinavie, leurs trolls ne sont pas arrivés intacts jusqu'à Gouville. Ils ont dû être interceptés par une autre armée de lutins, aussi invisibles qu'eux, mais tout aussi facétieux.
C'est que ces petits êtres seraient capables, dit-on, de vous faire douter de votre croyance religieuse et qui plus est, de votre esprit cartésien. Aujourd'hui, ils sont moins en faveur. C'est normal !
Lorsque vous sortez de votre maison le soir, vous montez dans votre voiture ou vous enfourchez la moto et vous allumez les phares. Si vous êtes piéton au même moment dans un village comme Gouville, vous trouverez des itinéraires éclairés dans les principales rues du bourg. Alors, je vous le dis, comment pourriez-vous rencontrer des lutins, qui justement méfiants à l'égard de la lumière, ne vivent que la nuit, ou dans les lieux obscurs ? Vous n'êtes pas en condition. "Vous n'êtes pas seu'ment dans l'cas" auraient dit nos anciens.
Par contre, si vous fûtes piéton, au crépuscule, au début du siècle, ou à la nuit noire lorsque le vent d'octobre fait frissonner les feuilles le long des chemins, vos sens eussent pris une tout autre dimension. La silhouette compacte des haies se détachant sur le ciel obscur, les brindilles et les feuilles à demi séchées qui se frôlent, le bruit furtif qui chuinte soudain, là, quasiment à vos pieds alors que votre sabot ou votre galoche ne sait si elle écrase la pierraille du chemin ou l'herbe de la berme, ça vous paraît naturel, ça ? Sans être alarmés, vous aimeriez bien avoir une explication.
Allant ainsi de la Grande Yberterie à la Truchonnerie, deux fillettes et leur père, marchent gaillardement sur la route caillouteuse alors que la nuit est déjà tombée, au mois de novembre. Il est 6 heures 30 au soleil. Mais ce jour-là, il n'y a pas eu de soleil. Seul le vent soutenu a empêché la pluie de tomber. Il fait frisquet; toute la végétation bouge. Les fillettes inquiètes posent des questions : "Le cri que je viens d'entendre, qu'est-ce que c'est ?" dit l'une. "ô c'ti lo ! c'est l'chat-huant du p'tit boué ! Il en vient là toue l'zans". "Mais qu'est-ce que j'entends aco ?" dit l'autre. "Nous dirais tchéquin qui s'faufile dans la sentelle illo !". Et le père la rassure : "non là, touo près, y a des roseaux au bord d'une mare; les feul's à mitan sèches s'frottent l'une l'autre". Mais en passant près du chemin du Mot, dans une dépendance d'une maison à chambre, une porte claque aux rafales de vent; de l'intérieur de "l'appartement" viennent des bruits indistincts, comme de légers mugissements. Un peu de terreur fait frissonner les épaules des fillettes. "Et cha, tchi qu'c'est ?". Aucune lumière nulle part. "ça s'rait-t'y pas les latusés, dont nous a prêchi grand'mère ?" demande une gamine. A court d'explication : "Dame, ça pouerrait" dit le père.
Le latusé (il est parait-il au masculin) a souvent servi, dans le nord de la France, à effrayer les enfants et bien entendu, il menace de préférence ceux qui sont turbulents et désobéissants. Mais il a peu à peu émigré vers l'ouest, de toiture en grenier, de boiserie en chevron. Et il est venu buter sur la côte du Cotentin. On en parlait un peu encore dans ma famille dans les années 1930 à 1950, assimilant l'origine de son nom aux lattes usées des couvertures des habitations, que le vent ou les courants d'air font claquer ou seulement bruire en jouant contre les pièces de la charpente. Mon grand-père, couvreur en chaume comme son père, Louis-Charles, était bien au courant des maléfices qu'on leur prêtait.
L'imagination n'avait plus qu'à faire le reste, lui donner une forme molle et filamenteuse, des griffes et des dents, une taille (approximativement de 13 à 16 centimètres disent les experts).
Dans les années 1937 à 1940, j'ai souvent pensé à ces êtres rampants et peu ragoûtants en revenant de chercher le lait dans l'une des fermes de la route de Blainville; pour y aller, j'empruntais ce que l'on appelait le chemin du Lavoir qui menait des écoles à la rue du Littoral. Il n'y avait à cette époque aucune habitation entre la salle paroissiale et la grande maison à chambres qu'occupe aujourd'hui la famille d'Aigremont, à l'angle de la route de Blainville et dudit chemin.
Il fallait traverser deux campagnes bien dégagées. Hélas ! entre les deux, à l'est du terrain de la Filature, se trouvait une grande haie, et le chemin s'enfonçait dans une sorte de tunnel. C'était un passage très inquiétant, surtout lors du retour.
Par clair de lune, siffler un petit air suffisait à me rassurer. Car je ne rencontrais jamais personne. Mais par nuit noire, après l'heure de la traite, mon bidon de lait en fer blanc bien lourd et bien serré dans ma main crispée, je chantais à tue-tête pour dominer les bruits du vent aussi longtemps que je n'avais pas quitté l'abri des arbres et des ronciers, et que mes galoches foulaient le fond sableux du chemin. Ce passage correspondrait aujourd'hui à la rue de la Garenne, si merveilleusement asphaltée.
Dessin de Gilles VERON.Ensuite, après la rue des Chouques, le chemin retrouvait les ornières de charrettes creusées dans un terrain plus caillouteux. Il suffisait de ne pas buter sur une pierre, de ne pas se tordre la cheville, d'éviter de s'étaler à plat-ventre en renversant le bidon, car dans ce cas il aurait fallu affronter à nouveau le "tunnel peureux" par deux fois avant de retrouver la chaumière grand parentale, le bidon bien rempli, et fournir, la honte au front, des tonnes d'explications et de repentirs. Mais sans la présence invisible de possibles latusés (ou peut-être de goublins !), cette épreuve eut été encore supportable, le lait restant une denrée de prix abordable, même pour des retraités impécunieux. Et surtout, n'allez pas croire qu'un latusé ressemble à un goublin ! Il ne faut pas confondre les genres. Je n'ai raconté cette histoire qu'avec la conviction suivante : la débauche d'éclairage de nos campagnes, la nuit, n'a d'autre raison d'être que d'écarter les lutins de toutes sortes, de nos habitations. En cela, c'est grand bienfait !
Pourtant, promettez-moi de ne pas la répéter aux enfants : ils sont si sensibles aux petits monstres ! Et justement, les latusés se plaisent de préférence dans les maisons où vivent des enfants.