DEUX LEOPARDS, OU TROIS LEOPARDS ?

De nos jours les Armes de la Normandie se blasonnent " De gueule à deux Léopards d' or " alors que sur les Armoiries du Royaume Uni apparaissent " Trois Léopards sur champ de gueule ".

Il faut tout d' abord donner un sens au mot " Léopard ", en terme de blason ce mot s' applique à un" Lion passant ", mais représenté " de face levant la patte antérieure droite" . Le mot " gueule " désigne un émail ou couleur rouge.

Le deuxième point à indiquer d' une façon précise est que ni la France ni la Normandie ne possédaient d' Armes en propre, seules les Maisons qui régnaient sur elles avaient des Armoiries. Les Capétiens portaient " d' azur semé de fleurs de lys d' or ", enfin Napoléon Ier puis Napoléon III : " d' azur à l' aigle d' or empiétant un foudre "

L' Abbé Marie dans son livre " les Fils de Guillaume " remarque que, sur la Tapisserie de Bayeux, les navires de la Conquête sont représentés avec, en proue, une tête de léopard. Le même Abbé Marie estime que c' est à Henri II Plantagenêt, Comte d' Anjou, petit-fils de Henri Ier Beauclerc , par sa mère Mathilde l' Emperesse ( elle avait été l' épouse de l' Empereur germanique Henri V ), que la Normandie doit ses Armes, en effet l' écu d' Armes d' Anjou comportait " Quatre lions de gueule sur champ d' or ". Henri 1er était le quatrième fils de Guillaume le Conquérant.

Mais la plus ancienne figuration d' un écu avec Léopards apparaît sur le sceau équestre de Richard Coeur de Lion, Duc de Normandie et Roi d' Angleterre, appendu à une charte datée du 18 mai 1198. Et les Léopards y sont bel et bien aunombre de trois. Ces Armes et ce sceau avaient été adoptés par Richard après sa captivité au retour de la croisade.

Il est bon de rappeler que Richard était un des quatre fils d' Henri II Plantagenêt avec Eléonore ( Aliénor ) d' Aquitaine. À la mort de Richard Coeur de Lion, en 1199, son frère et successeur, Jean Sans Terre a conservé ces Armes sans modification. En effet c' est au tournant du XIIème au XIIIème siécle que l' on voit les Armes devenir transmissibles, mais, répétons-le, les Armoiries sont celles du Prince et non celles de la Terre, du Duché ou du Royaume. Ultérieurement les Armes d' Angleterre découleront également de l' écu d' Armes angevin.

Qu' en est-il donc des Armes à deux Leopards si répandues de nos jours en Normandie ?

La guerre de cent ans s' est déroulée de 1337 à 1453, et notre Duché sous domination anglaise a vu sa structure modifiée. Le Duc de Bedford, oncle du Roi d' Angleterre, Henri VI, et régent du Royaume a fixé pour l' Echiquier de Normandie des Armes " à deux Léopards surmontés d' une fleur de lys ". L' Université de Caen, fondée par ce Duc de Bedford, reçoit un sceau "à deux Léopards" en 1436.

Après la guerre de Cent ans, le Prince Charles de France, en rébellion contre son frère le Roi Louis XI, est reconnu Duc de Normandie et il prend naturellement l' écu d' Armes de l' Université de Caen : " De gueule à deux Léopards d' Or "

Ce bref rappel historique indique donc que c' est la " Normandie Insulaire " qui serait dans la tradition, les Armes actuelles de la Normandie continentale ne sont apparues que plus tard au cours de la Guerre de Cent ans et sous influence anglaise.

Le Contre-sceau de Richard Coeur de Lion, en 1198, comportait l' inscription suivante " Ricardus, Dux Normanorum et Aquitanorum et Comes Andegavorum " ( Richard, Duc de Normandie et d' Aquitaine et Comte d' Anjou ). À cette époque le Duc Roi régnait des Îles Hébrides et de l' Ecosse jusqu' aux Pyrénées. C' était le plus puissant Etat d' Europe. L' Anjou puis l' Aquitaine grâce aux mariages successifs de Mathilde l' Emperesse avec Geoffroy d' Anjou Plantagenêt, puis d' Henri II avec Aliénor d' Aquitaine, avaient ajouté une façade atlantique au Royaume d' Henri 1er Beauclerc.

La Normandie, point de départ avec Guillaume le Conquérant de cet immense territoire dont la richesse historique et culturelle fut si importante dans la période médiévale, est maintenant coupée en deux portions administratives sans respect de son passé. Qu' il soit permis de le regretter et aussi d' espérer que sa réunification naturelle soit proche.

Docteur André Vabois