Une étonnante histoire d' "ensablement"

Une étonnante histoire d' " Ensablement " sur la grève, à Gouville

Le dimanche 5 août 1854 était apposée à l' église de Gouville par les soins du Garde champêtre de la Commune l' annonce ci-dessous :

Syndicat de
Blainville

Marine
Le Syndic des gens de mer a l' honneur
de prévenir le public qu' il sera procédé
ce jour d' hui à l' issue de vespres de
Blainville, vers les trois heures, chez Mr
Le fêvre Garde maritime proche l' église
de Blainville, à la vente, argent comptant,
des effets d' habillement ci après provenant
d' épaves à la Côte de Gouville,

Savoir

1° deux chemises de laine bleues en tricot,
2° une culotte en drap bleu,
3° une paire de Souliers.

Blainville le 5 août 1854

Le Syndic
JMPair


Que pouvait signifier une telle annonce aux fidèles de la commune qui devaient se presser nombreux à cette époque vers l' Office dominical ? C' est ce que nous allons découvrir ensemble.

Il y a quelque temps alors que nous cherchions à la Mairie des documents éventuellement intéressants à présenter au public pour la Journée du Patrimoine organisée en octobre à Saint Malo de la Lande, trois manuscrits libres se sont échappés du registre des Conseils municipaux pour les années 1838 - 1854.
Après lecture de ces textes, il nous est apparu que l' événement particulier dont il était question dans ces lignes pouvait intéresser les lecteurs de notre bulletin tout aussi bien que le public qui s' était rendu à Saint Malo de la Lande.

Ainsi donc il y a 145 ans , au large, a dû se dérouler un événement tragique, une fortune de mer que nous ignorons, et qui a amené sur l' estran le corps sans vie d' un homme échoué sur notre côte le 12 juillet 1854. Cet événement est à l' origine de l' échange des courriers que nous avons découverts glissés entre les pages du registre déjà cité, et nous vous livrons cette histoire avec quelques réflexions.

Ces textes sont transcrits tels qu' ils ont été rédigés avec orthographe, ponctuation et présentation.

Blainville le 21 juillet 1854

Monsieur le Maire,


Hier dans l' après midi j' eus l' honneur d' aller chez vous
pour prendre les effets du cadavre échoué sur la
côte de votre commune et en même temps pour vous
communiquer la lettre de Monsieur le Commissaire y
relatif, n' ayant pas eu le plaisir de vous rencontrer
je vous en adresse ci contre copie,
elle indique les formalités que vous avez à remplir
pour le remboursement des 5 fs que vous avez payés pour
avoir fait ensablé le corps. Vous m' adresserez le reçu
visé par vous et que je viserai également.
Pour les autres 5 francs ce sont d' autres formalités
à part qui sont indiquées.
Mais je ne trouve pas sur mon registre de sauvetage
de procès verbal relatif à un cadavre échoué sur la côte
de Gouville en 1854, le dernier est du 19-8bre 1853 sous
l' administration de Mr Daubrée, je vous prie de me
rappeler l' époque dans le cas où j' aurais fait oubli
ce que je ne prévois pas.
Malgré que tous les effets qui étaient sur le cadavre au
moment du procès verbal de reconnaissance y soient portés
on me demande encore un inventaire de tous ces
effets et de leur état, voici la note de ceux portés
au procès verbal, 1° une chemise de flanelle de santé
2- une chemise en toile de coton rayé blanc et bleu,
3- deux chemises de laine gros bleu dont une en tricot,
4-deux pantalons en drap bleu, un troisième en toile
de coton cirée, 5- des bas de laine grise, 6- une paire de
souliers dits brodequins .
Je vous prie Monsieur d' avoir la complaisance de
m' indiquer ceux manquant qui sont restés sur le
corps pour son ensevelissement.
Je ferais prendre chez vous ceux réservés que
vous m' annoncez avoir été lavés et séchés.
Faites moi je vous prie connaître par un reçu à part
ce que vous avez déboursé pour ce travail.

Recevez je vous prie Monsieur le Maire
l' assurance de mes sentiments affectueux
et dévoués,

Le Syndic des gens de mer
JMPair


Copie Granville le 18 juillet 1854

Monsieur le Syndic,

Les valeurs en numéraire trouvées sur le cadavre échoué le
12 de ce mois sur le littoral de la Commune de Gouville
dépassant les frais d' inhumation la réclamation de Monsieur
le Maire est fondée en ce qui concerne le remboursement
des frais d' ensablement de ce corps et il devra produire
à cet effet un reçu s gné de la personne chargée de ce
travail et visé par lui et par vous.
Je ferai remarquer toutefois que l' inhumation devait
avoir lieu dans le cimetière et non sur les grèves à
moins cependant que l' état de putréfaction y mit
un obstacle absolu. Le respect pour les morts ne permet
pas qu' on enfouisse sous les grèves un Corps humain comme
on le ferait d' un animal.
Il convient donc que vous rappeliez au besoin messieurs
les maires à l' éxécution des dispositions du décret du
18 juin 1811 sur les sépultures.
Sur ce qui touche à la réclamation des frais d' inhumation
d' un cadavre trouvé l' année dernière il ne peut être
question de reprendre cette dépense sur les sommes ou
sur les effets appartenant au dernier corps inhumé et
dont le produit doit être versé à la caisse des gens
de mer à la conservation des héritiers.
Vous aurez donc à dresser au plus tôt un inventaire
détaillé des valeurs et des effets et à me le transmettre
Les monnaies étrangères me seront adressées par la
plus prochaine occasion et vous vendrez les effets après le
délai d' un an si leur dépérissement n' est pas à
craindre. S' il y a nécessité de les vendre plus tôt
vous me le ferez connaître.
Pour faire rembourser les sommes réclamées pour le
cadavre le plus anciennement trouvé il faudrait un
reçu visé par le maire ,de la dépense et un certificat
constatant que la Commune de Gouville n' est pas en état
de la supporter car en principe et d' après le décret
précité de 1811, la charge des frais d' inhumation
incombe aux communes, et la caisse des invalides
ne les prend en charge que dans le cas où celles ci
sont trop pauvres pour acquitter les frais.

Blainville le 3 août 1854

Monsieur le Maire,

J' avais proposé à Monsieur le Commissaire
d' abandonner aux pauvres de Gouville les
vêtements qui couvraient le cadavre
trouvé surla grève de votre Commune le 12 Jt
mais ma proposition n' a pas été trouvée de
nature à être accueillie. Monsieur le
Chef de Service a, par ordre du 28 juillet
prescrit qu' il serait pourvu à leur vente par urgence
en conséquence je procéderai dimanche prochain
à cette vente, près l' église de Blainville,
après vêpres.
Monsieur le Commissaire me demande en même temps
que le procès verbal de vente, le mémoire acquitté
des 5 fs payés pour l' inhumation, je vous prie de
m' adresser cette pièce qui devra être visée par vous.
Je vous prie de vouloir bien avoir la complaisance
de faire apposer à l' église de Gouville par votre garde
champêtre l' affiche ci jointe.
Agréez Monsieur le Maire l' assurance de ma
considération très distinguée,

Le Syndic des gens de mer,
JMPair

Quelques réflexions


Voici donc une bien triste histoire du moins pour celui qui y a laissé sa vie dans des circonstances que nous ignorons faute de plus amples renseignements, mais une histoire qui a un certain côté " amusant " par les faits qui ont suivi la découverte du corps ( l' ensablement, le recueil des vêtements et leur mise en vente ) mais également instructif par la manière dont la commune et le syndic des gens de mer ont résolu les problèmes dans le cadre imposé par lois et décrets, déjà ! .

Que nous apprend donc cet échange de courriers en trois lettres et une annonce ?

- D' abord qu' il y a 150 ans, les noyés étaient rejetés sur la plage de Gouville comme ils le sont de nos jours à cause de la configuration de notre côte et de la direction des courants de marée le long de cette côte, en effet en moins d' un an on sait, par la lettre du syndic, qu' il y a eu au moins trois découvertes de corps : l' une en octobre 1853 et deux en 1854, celle du 12 juillet qui nous intéresse et celle qui l' a précédée dont le syndic ne trouve pas trace dans ses archives.


- Ensuite qu' on n' hésitait pas non plus à enterrer un corps directement sur la grève, et non dans le cimetière, d' où le terme d' " ensablement ", bien que cela semble contraire à un décret impérial du 18 juin 1811 sur les sépultures. On pourrait peut être penser que "l' état de putréfaction du corps y mit un obstacle absolu", mais si tel était vraiment le cas que dire alors de l' état des vêtements qui avaient été recueillis, lavés, séchés et mis en vente après vêpres ?

- enfin, ces courriers ne laissent rien transparaître ni de l' identité du noyé, ni d' une recherche de cette identité. On peut cependant penser que cet homme était un marin compte tenu du nombre et de la qualité des vêtements qu' il portait sur lui, nous étions en été et seul un travail en mer, de jour comme de nuit, devait l' amener à se protéger de cette façon, flanelle de santé ( un Damard avant l' heure ! ), chemise de toile, chemises de laine, pantalons en drap et pantalon en toile de coton cirée.

- De quelle nationalité était-il ? français, anglais ou jersiais ? le Commissaire dans sa lettre parle de monnaies étrangères à lui " adresser par la plus prochaine occasion ", il pouvait donc être un étranger mais tout aussi bien un français appelé à faire escale à l' étranger ? il nous manque malheureusement la première lettre du maire de Gouville, qui était alors Auguste LELOUP successeur, depuis peu, de Toussaint DAUBREE, lettre qui devait annoncer la découverte du corps et donner un inventaire de ses effets et valeurs.

- En fait y a-t-il eu une enquête de la maréchaussée ? si maréchaussée il y avait, comme il y a de nos jours enquête de la gendarmerie. Le Commissaire dont il est question est le " Chef de service " du syndic des gens de mer, donc un fonctionnaire des Affaires maritimes ou de la Marine.

- Les frais d' inhumation des corps, rejetés par la mer et qui restaient inconnus, étaient à la charge des communes, ces frais étaient réglés par la Caisse des invalides dans le seul cas où ces communes étaient " trop pauvres pour acquitter les frais ". La commune de Gouville pouvait se situer à cette époque ( Second Empire ) à la limite de cette catégorie des communes " trop pauvres ", ceci apparaît d' ailleurs dans les compte rendus des Conseils municipaux de cette période et explique que les effets trouvés sur les corps étaient mis en vente pour régler ces frais d' inhumation, le surplus s' il existait, allait sans doute dans la Caisse des invalides.

- Cet échange de courriers fait apparaître que localement les gens chargés de ces tâches et qui se connaissent bien font pour le mieux avec les moyens, sans doute modestes, qui sont les leurs, mais l' administration est là qui veille pour imposer froidement le respect des textes quelles que soient les circonstances. On sent en effet que Maire et Syndic se connaissent, dans sa première lettre le syndic envoie ces " sentiments affectueux ", alors que dans la deuxième après qu' il ait eu, sans doute, quelques remarques du Commissaire et que sa proposition " d' abandonner aux pauvres de Gouville les vêtements qui couvraient le cadavre n' a pas été trouvée de nature à être accueillie " ( Comme ceci est bien dit ! ) il adresse " l' assurance de sa considération distinguée "

- Dans l' annonce de la vente après vêpres, transparaît une certaine réserve ou pudeur sur la provenance des vêtements, on ne parle ni de cadavre, ni de corps, mais " d' effets d' habillement provenant d' épaves à la côte de Gouville ".

Voici , à la veille du troisième millénaire, où nous en sommes dans cette enquête sur un événement vieux de 145 ans , mais nous continuons notre quête de renseignements auprès du Service historique de la Marine pour essayer de savoir s' il existe dans leurs archives des documents qui relatent cet événement ou un naufrage quelconque dans notre secteur maritime et qui permettraient de déterminer l' identité de cet homme dont le corps sans vie était venu s' échouer sur notre côte, nous vous tiendrons au courant des suites de nos recherches.

Jacques Popineau