Cette construction, enfouie sous les dunes jusqu'au faîte intriguait jadis plus d'un collégien en vacances dans sa famille. Vers les années 1910-1912, un groupe de cousins de la famille Laisney décida d'élucider ce qui, à leurs yeux, était un mystère.
Une vieille cheminée de pierre rasée au bord du toit offrait une entrée, bien étroite il est vrai, car le plus jeune et le plus mince de la bande, Richard Laisney, y resta coincé sans pouvoir, un bon moment, ni descendre ni ressortir. La même aventure survint quelques années plus tard, à un respectable notaire en vacances chez sa belle-soeur au Hamelet.
Pierre Marc prit alors le parti de déblayer le sable au côté nord, opposé à la cheminée. Sept ou huit paires de bras s'offraient à la besogne : les quatre frères Lecarpentier, deux Marc et deux Laisney, Pierre Fras sans doute et Jacques Durand.
On trouva un mur nu. Il fallut l'attaquer au pic, et par chance, Pierre Marc tomba dans un placard ménagé dans l'épaisseur de ce mur qui mesurait environ un mètre.
C'est par là que passèrent les curieux durant une vingtaine d'année, comme en témoignent quelques graffitis, puis le vent et le sable obstruèrent de nouveau le trou.
Michel Marc releva jadis, parmi le sable qui couvre le sol, un gros sou de 1792 ou 93 et une cuiller de fer. La pièce était à l'effigie de Louis XVI et portait gravé au revers "Le roi, la loi et la nation".
Un littoral, à l'égal d'une frontière terrestre, doit être mis en état de défense. La nécessité s'en impose d'autant plus au cours du XVIIIème siècle que les conflits avec l'Angleterre, puissance maritime en plein essor, ne manquent pas, lors des guerres de Succession d'Espagne (1701 - 1713), d'Autriche (1742 - 1748), de Sept Ans (1756 - 1763), d'Indépendance des Etats Unis (1778 - 1783) (1), puis à l'époque révolutionnaire des première et deuxième coalitions (1793 et sq.). Le Cotentin est d'autant plus concerné par ces hostilités qu'à la menace directe de l'Angleterre sur la presqu'île, s'ajoute celle, rapprochée, des Iles anglo-normandes sur sa côte occidentale. Tandis que des forts - comme ceux de Portbail et du Bec d'Agon (2) - des redoutes et des batteries assurent la protection des havres et des ports, des corps de garde sont chargés du guet de la mer.
De la douzaine et demie de corps de garde établis entre le Mont-Saint-Michel et la Hague, il ne subsiste que fort peu d'exemplaires, les plus connus étant ceux de Carolles ("la cabane Vauban") et de Saint-Germain-sur-Ay ("la chapelle du Grappillon") et le plus discret sans doute, niché dans une dépression dunaire, accessible seulement par une charrière sableuse (3), celui de Linverville, sur la commune de Gouville.
D'après un atlas de 1775 décrivant les ouvrages défensifs de la côte, "à une lieue du Martinet (d'Agon) est le corps de garde de Linverville, situé entre les dunes dans un fond; il faut monter sur ces dunes et s'éloigner du corps de garde pour pouvoir voir en mer". Il s'agit d'une petite construction rectangulaire, à pièce unique, longue de 3 toises 1 pied, large de 2 toises 3 pieds 9 pouces (6,17x5,11m) environ, couverte en lauzes; les murs pignons (0,60m) sont moins épais que les murs portants (0,85m) de la voûte; dans ces derniers sont ouvertes la porte côté terre et une fenêtre côté mer; la cheminée est ménagée dans le mur sud (4). Cette maisonnette forte, d'un charme rustique, est éventrée au nord et mériterait une restauration, sans trop tarder, avant qu'elle ne se dégrade davantage.
Pour un poste d'observation d'autant plus à même de remplir sa fonction qu'il occupe un point haut, le site de ce corps de garde, dans un fond de cuvette, paraît aberrant; il s'explique probablement par un méchant coup de l'érosion marine : un mémoire de 1734 signale en effet qu'"à Liverville, il y avait un corps de garde, situé dans les dunes, que la mer a détruit"(5). Un état d'avril 1744 recommande "à L'Iverville de le rétablir, de le voûter, de l'éloigner du rivage et d'y mettre une guérite"(6); le projet doit être rapidement entériné et exécuté puisque la date de 1744 est gravée sur le linteau de la porte. Un document de 1749 atteste la présence "à Liverville (d'un) corps de garde en bon état"(7), que les militaires échaudés par la perte de l'ouvrage précédent, ont sans doute préféré établir en retrait, à "plus de deux portées de fusil"(8) de l'avant-dune sur laquelle ils installent peut-être la guérite.
Le personnel chargé de la défense du littoral relève, au milieu du XVIIIème siècle, de la capitainerie de Créances qui s'étend entre les estuaires de l'Ay et de la Sienne. Cette capitainerie, dite aussi de "Couttenville", réunit 22 paroisses, dont celles de Gouville, Linverville et Montcarville; en 1756, elle est commandée par le capitaine général de Folligny fils et par le major Michel de Monthuchon qui, l'année suivante, passe capitaine général, assisté du major Louis Charles Guérin d'Agon (9). Comme les gens de mer servent sur les vaisseaux ou dans les arsenaux du Roi (10), la "milice garde-côte"(11) se recrute parmi les cultivateurs et artisans qui, âgés de 18 à 60 ans, ont tiré un mauvais numéro (le "billet noir").
Sur quelque 1600 hommes formant l'effectif de la capitainerie (12), 400, les plus solides et les plus aptes à porter les armes, sont répartis en 5 "compagnies détachées" (de 80 fantassins chacune), s'entraînant une fois par mois (le dimanche ou un jour férié)(13) et doivent se tenir prêts à courir sus à l'ennemi qui tenterait une "descente", c'est-à-dire un débarquement. Au début de la Guerre de Sept Ans, la compagnie de Saint-Malo-de-la-Lande - dont dépend Linverville- a pour capitaine des Isles de la Bretonnière et celle de Geffosses - dont Gouville et Montcarville font partie- La Pallière Cabaret (14).
Le gros de la troupe - 1200 miliciens - forme les "compagnies du guet" qui, en temps de guerre, sont affectés aux quatre corps de garde de la capitainerie, à Créances, Geffoses, Linverville et au Martinet. Dans chacun d'eux, une demi-douzaine d'hommes (15), portant uniforme, se relevant tous les matins à 10 heures, doivent trouver, selon une instruction de 1756 "une bancelle, un lit de camp, une table, un chandelier, deux rateliers pour les armes avec une cruche, une guérite en bois peinte en rouge"; ils ont droit par jour du 1er octobre au 1er avril à "trois bûches de 18 pouces de circonférence et de trois pieds et demi de long (environ 15 cm de diamètre et 1 bon mètre en longueur), à une demi-livre de chandelle", et, durant la belle saison, "à un quarteron (quart d'une livre) de chandelle"(16).
Des ordonnances royales (17) de 1778 et 1780 apportent quelques modifications : les miliciens des forts et batteries sont rebaptisés "canonniers garde-côtes"; l'effectif d'une compagnie est ramené à 50 soldats (dont, pour celle de Saint-Malo-de-la-Lande, 7 sont à fournir par Gouville et 4 par Linverville)(18); les miliciens du guet prennent le nom de "canonniers postiches" et sont dotés de 4 fusils par corps de garde. Pendant la Révolution, l'intervention de l'Angleterre en 1793 au sein de la Première Coalition amène une réorganisation du système défensif littoral, placé sous l'autorité de l'Inspecteur général Auguste Jubé dans le département de la Manche (19). Jubé s'efforce de constituer un corps de gardes-côtes, recrutés parmi la population locale et renforcés au besoin par des détachements de la garde nationale, puis des compagnies de "grenadiers des côtes" qui sont dissoutes fin 1796. Les corps de garde ne sont déjà plus que moribonds.
Si, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, la dénomination des gardes-côtes change, leur fonction reste la même : "écarter les corsaires et les empêcher de venir prendre des bestiaux dans le pays" (1754); "veiller à ce qui se passe en mer et empêcher les petits partis, que les corsaires pourraient mettre à terre, de piller, brûler ou ravager le pays" (1762); "guider les troupes réglées qui marcheraient à l'ennemi débarqué et empêcher le pillage des bâtiments que le mauvais temps fait échouer à la côte" (1778)(20).
Une organisation paramilitaire structurée, des instructions détaillées, une mission bien définie. Les côtais sont-ils pour autant en sécurité, assurés de voir l'ennemi illico repéré et presto rejeté à la mer ? De la théorie à la pratique...
A Linverville sans doute comme ailleurs en Normandie, d'après un rapport d'époque, "les soldats du guet, laboureurs ou manoeuvres, prévenus du jour où ils doivent être de garde, s'occupent la veille de faire des provisions (...). Du bois, du pain et de la viande ne suffisent pas. Le passe-temps de cette corvée est de boire. Pour cet effet, celui qui n'a qu'un écu dans sa cabane, malgré les larmes de sa femme et de ses enfants, l'emporte; celui qui n'a rien emprunte pour être au niveau des autres. Ainsi pourvus, ils ne manquent jamais d'arriver à l'heure marquée au lieu de leur destination (le corps de garde). Là, ils font exactement ce que les autres ont fait; ils se chauffent, ils mangent; ils boivent; ils dorment. La nuit, s'ils sont surpris par un officier et que cet officier est obligé de frapper à la porte, ce qui arrive souvent, la sentinelle au-dedans s'approche et crie "Qui va là, Monsieur, s'il vous plaît ?" (...) S'il survenait quelques soldats ennemis qui pourraient descendre et les surprendre également pendant la nuit, quel serait le sort du poste et des villages endormis sous la protection de pareille garde ?" (21)
Heureusement, "les descentes sont peu à craindre (sur le littoral de la capitainerie de Créances) à cause des rochers à fleur d'eau qui sont le long de la côte"(22); et en 1762, pourtant en pleine Guerre de Sept Ans, "le poste de L'Inverville", jugé "comme inutile puisque le rivage est inabordable"(23), est supprimé comme plusieurs de ses confrères; il disparaît des états de corps de garde durant plusieurs années.
A la fin du XVIIIème siècle, pendant les guerres de la Révolution, les gardes-côtes, jugés également avec sévérité par Auguste Jubé, ne sont qu'"invalides plus ou moins valides recrutés au petit bonheur parmi les anciens soldats de l'armée de terre et de mer (...), jeunes gens peu soucieux d'aller au front (...), embusqués; c'était une sorte de ramassis de vieilles et jeunes épaves dont le dévouement patriotique n'était pas la vertu dominante (...). Au lieu d'avoir les yeux braqués sur le large, ils se livraient à l'intérieur de leurs postes à des besognes professionnelles. Quant aux officiers, ils ignoraient à peu près tout de ce qu'ils auraient dû savoir au moins d'une façon élémentaire; ils ne connaissaient, au dire de Jubé, ni la manoeuvre du canon, ni même celle du fusil". En 1795 -1796, à la charnière de la Convention et du Directoire, Jubé convient tout de même, à la décharge de ses hommes que "nous exigeons un service actif, des patrouilles exactes, et ces malheureux sont depuis cinq grands mois sans souliers, sans vêtements, sans solde, même en bien des endroits sans pain".(24)
Finalement, pour repousser l'Anglais, les militaires comptent davantage, semble-t-il, sur les écueils de l'estran que sur les capacités d'une milice côtière discréditée. De plus, pour le guet de la mer, les corps de garde sont concurrencés par les vigies et seront achevés par les sémaphores (25); tels des coquillages vides, ils se dégraderont (26), parfois jusqu'à complète disparition; celui de Linverville, ensablé, sera par chance comme fossilisé avant d'être exhumé au XXème siècle.
Plan du Corps de garde
Photo du Corps de Garde prise du sud-sud-est, en direction de la mer
La Capitainerie générale de Créances en 1756 - Les ouvrages militaires de défense en 1760