VARECH, VERDRIERE et LICHEN


De tout temps le varech rejeté par la mer a été utilisé pour engraisser les terrains agricoles, mais sur nos côtes où sévicent les plus fortes marées de notre hémisphère, et plus particulièrement de l' Europe et de la France, avec un estran qui se découvre sur plusieurs kilomètres la récolte peut se faire directement sur les rochers à marée basse.

La révolution de 1830 qui amène sur le trône Louis Philippe, roi des Français, va permettre par la loi électorale du 21 mars 1831, l' élection des Conseils municipaux, initiant ainsi une certaine pratique démocratique, même si les citoyens doivent disposer d' un certain revenu pour être électeurs. À Gouville, dans les archives de la Commune nous ne trouvons des registres de Conseils municipaux qu' à partir de l' année 1834. Mais ce qu' il y a de très intéressant, en ce qui peut concerner notre propos, ce sont les Arrêtés régulièrement pris chaque année et qui règlementent le ramassage des varechs.

Un arrêté est ainsi rédigé et signé chaque année en Conseil municipal dans le courant du mois de janvier et, au cours des ans, sa rédaction varie peu dans sa forme et les termes employés, du moins jusqu'aux années 70 du XIXème siècle. L' exemple ci-dessous date de l' année 1847 : ( orthographe et ponctuation ont été conservées )

L' an Mil huit cent quarant sept le dix du mois de janvier à quatre heures d' après midi le Conseil Municipal de la Commune de Gouville réuni au lieu ordinaire de ses séances, sous la Présidence de Mr Le Maire par suite de la convocation faite par ce fonctionnaire pour la présente session de janvier Mil huit cent quarante sept à l' effet de statuer sur la fixation de la coupe de Varech de rocher, Gouémon et Essart excroissant sur les rochers dépendant du territoire de la ditte Commune.

Considérant que la marée du mois de Mars est la plus favorable pour opérer la coupe du varech de rocher,

Considérant que les Maîtres de bateau se sont quelques fois permis d' aborder aux rochers où peuvent accéder les voitures et chevaux de somme,

Considérant que quelques personnes pourraient se permettre de coupper et enlever le Varech de rocher, Gouémon et Essart avant le lever et coucher de soleil,

Considérant enfin qu' il importe que le dit varech soit déposé sur les fonds de la ditte Commune sans qu' il puisse en être exporté au dehors,

arrête ce qui suit


1° La coupe du Varech de rocher, Gouëmon et Essart commencera le seize mars Mil huit cent quarante sept et finira le vingt six avril présente année.

2° Les Maîtres de bateau ayant à leur disposition les rochers écartés il leur est expressément défendu d' aborder aux lieux où peuvent accéder les chevaux de somme ou les voitures, et de transporter dans les mêmes lieux aucune personne qui puisse se livrer à la coupe du Varech de rocher, gouëmon et Essart avant l' accession générale.

3° Défenses sont faites à toutes personnes de faire la coupe du Varech de rocher, Gouëmon et Essart, ou de l' enlever avant le lever, et après le coucher du soleil, ni les jours de Dimanches et Fêtes conservées, sont exceptées cependant les personnes n' ayant ni chevaux, ni voiture à qui il est permis de profiter de ces jours pour faire enlever ce qu' ils auraient mis sous perrure*, en obtenant toutes fois la permission de l' autorité
civile conformément à l' Ordonnance du sept juin mil huit cent quatorze.

4° Il est expressément défendu à tout individu de transporter du Varech de rocher, Gouëmon et Essart hors le territoire de la Commune à laquelle il appartient sous peine d' être poursuivi selon les lois, règlements, ordonnances et arrêtés à ce sujet.

5° Le Garde Champêtre, les Préposés des Douanes et la Gendarmerie sont spécialement chargés de l' exécution du présent arrêté dont deux extraits sont adressés un à Mr le Sous-Préfet et l' autre à Mr le Président du Tribunal civil de l' Arrondissement de Coutances pour y recevoir leur homologation.

La récolte du Varech de rocher ne pourra être faite ni pratiquée dans d' autres temps que ceux fixés par le titre premier du présent, sous peine de trois cents francs d' amende pour la première fois, et de plus graves punitions en cas de récidive.
En séance publique les jour, mois et an susdits.

( suivent les signatures de : ) Laisney, Journeaux, Ybert, LeCarpentier
Legras, T.Colas, Colas, Piquet,
Chapel, Lemaître, P. Croulebois,
T. Daubrée, maire


* Perrure : tas de varech couvert de pierres

Ce type d' arrêté qu' on découvre ainsi n' est en fait que la continuation sous une autre forme, une forme codifié, d' un règlement de l' ancien régime, extrait de l' Ordonnance de la Marine d' août 1681 ( Livre IV, titre X, article 1 ) qui dit " .....les habitants s' assembleront le premier dimanche du mois de janvier pour régler les jours auxquels devra commencer la coupe de l' herbe appelée varech ou vraicq, sart ou goëmon ...", or depuis 1831, l' ensemble des habitants était désormais représenté par les conseillers municipaux élus qui avaient à déterminer en Conseil les périodes et les conditions de ramassage des herbes marines. Quelles sont ces herbes et que distinguent les termes de varech, goémon et essart :

- varech désignait à l' origine tout débris que rejettait la mer , c' était une déformation du mot anglo-saxon Wrech : épave, qui a donné werech, wreich, vreicq, vraich puis varech appellation générale de toute algue rejetée par la mer, mais plus particulièrement dans nos régions des phéophycées qui sont des algues brunes.

- goémon ( goumon, gouesmon, gwemon, goëmon ) désigne les algues marines appartenant au genre Fucus de la famille des Fugacées, algues également brunes mais qui englobent également le Lichen ou fucus crispus.

- essart ( qu' il ne faut pas confondre avec le terme similaire qui désigne une terre défrichée ) vient par déformation de Sar, ou, Sart synonyme de Varech, le petit sart désignant plus particulièrement le lichen,

Que conclure après cette énumération où il apparaît que ces différents mots recouvrent à peu près les mêmes choses, sinon que s' il y eut des différences à l' origine, varech, goémon et essart designent l' ensemble de la flore marine qu' on peut recueillir sur l' estran, y compris la Verdrière qui ne sera nommément désignée dans les arrêtés municipaux qu' à partir des années 70 ( du XIX ème siécle ). En effet dès 1873 un deuxième arrêté est pris dans le courant du mois de mai pour déterminer la période de coupe de la Pailleule et du Lichen qui commence en générale à la mi-juillet pour se terminer, suivant les années, en septembre, octobre ou même novembre. On peut en conclure que c' est vers cette période là que les goémons ont commencé à être utilisés industriellement, qu' ils ont pu sortir du territoire de la Commune et être vendus, alors qu' au début du XIX ème ils étaient exclusivement réservés à l'engraissement des terres de la commune même. D' ailleurs les arrêtés du mois de mai sont plus succints dans leur rédaction, sans aucune référence à une interdiction quelconque de sortir pailleule et lichen du territoire.

- verdrière ce mot désigne une plante marine qui par son aspect ressemble à de grandes herbes vertes, c' est en fait la Zostère ou Zostera marina qui est une Phanérogame ou plante à fleurs de la famille des Naïadées. Elle pousse submergée sur les côtes de presque toutes les mers. Elle vit sur les fonds de sable recouverts de tangue, fixée au sol par son pied, ses longues feuilles se dressent verticales dans l' eau et surnagent en surface où elles ondulent comme une chevelure d' un vert
superbe au gré des vagues. La zostère forme ainsi de véritables prairie sous-marine d' où son appellation. Elle est également désignée sous le terme de pailleule, le plus souvent lorsque elle a été desséchée.

Quelles étaient les utilisations de ces algues, goémon, essart et verdrière ?

La première utilisation fut sans aucun doute la fertilisation des sols, toutes ses plantes marines, y compris la verdrière, donne un excellent engrais et elles étaient toutes recueillies à cet effet dans notre région, mais ailleurs également. Ultérieurement, après 1870 sans doute, les algues fûrent utiliser à des fins industrielles, notamment dans la Manche :

- pour fabriquer de la soude, sous les appellations de soude de Cherbourg, soude de Normandie ou tout simplement soude de varech.

- pour en extraire différents produits chimiques en vue d' une utilisation industrielle ou pharmaceutique.

- enfin, à partir de la seule verdrière sous forme de pailleule ou crin végétal pour la confection de matelas, paillasses, coussins, notamment coussins de voitures. Cette dernière industrie a peu à peu pris de l' importance et le champ des utilisations s' est élargi, la pailleule qui présente de la souplesse et ne se brise pas comme la paille a une plus longue durée de vie, elle est moins chère que la fibre de bois et constitue une matière d' emballage de tout premier ordre . Elle fut utilisée pour emballer meubles et tous produits manufacturés fragiles ( instruments délicats, verrerie etc...), elle s' est révélée un excellent isolant acoustique, elle pouvait également servir de bourre pour l' artillerie lourde, éventuellement de litière pour les animaux domestiques, etc...etc...D' où une demande accrue et une montée progressive des prix.

Nous allons nous arrêter plus spécialement sur cette verdrière dont la récolte eut un impact important sur l' économie locale puisqu' elle apportait aux habitants de notre commune un revenu complémentaire non négligeable.

La récolte de la verdrière fut une activité particulière à notre côte ouest du Cotentin, dans cette étroite zone qui va de Pirou à Agon et s' échelonne sur les territoires d' Anneville, Gouville, Linverville, Gonneville et Blainville, en fait le centre de cette activité se situait à Gouville même.

La coupe se faisait donc pendant l' été de la mi-juillet à septembre / octobre pendant les marées où les prairies de zostères étaient accessibles. Chacun se rendait sur les lieux de récolte avec ses moyens propres, soit à pied, soit en charettes, soit en doris, vers les années 1920 il y avait sur Gouville même une flotille de quatre-vingts unités qui appartenaient pour la plupart aux cultivateurs riverains qui partaient en famille sur les lieux de " pêche ".

Charette, dramme et doris

Un témoin qui, en 1924, avait participé en doris, à une " pêche " à la verdrière, raconte :

" Quelques ronds dans l' eau pour trouver une bonne place, quelques instant d' attente pour permettre à la marée de baisser, et l' on mouille sur un grappin; les doris évitent. Sous un demi-mètre d' eau claire, les zostères se dressent sur le fond plat, toutes inclinées dans le même sens par le léger courant. Les hommes " capèlent " leurs frusques de rebut, sautent pieds nus à la mer. Ils s' en vont à quelque distance de l' embarcation, donnent un coup de pierre à leurs lames, et les grandes faux, plongées dans l' eau jusqu' à mi-manche, entrent en jeu. Les zostères tranchées près de leur pied, dérivent, montent à la surface où apparaissent de tous côtés leurs lanières d' un vert d' émeraude. Parfois une exclamation retentie parmi les faucheurs : c' est un congre ou une vieille qui vient de filer dans la verdrière; inutile de courir après ! Mais parfois c' est aussi un homard : et alors on peut avec plus de chance de succès prendre une " libette " pour lui donner la chasse. Cependant les femmes qui ont passé des culottes de grosse toile, et les plus jeunes enfants se sont mis à l' eau à leur tour : à eux incombe la tâche de recueillir la verdrière flottante. "

Dramme sur la charette et filet

Il y avait plusieurs manières de recueillir la verdrière :

- à l' aide de grands filets de barrages analogues à des sennes, ces filets à très larges mailles mesuraient une quinzaine de mètres de longueur sur un mètre vingt de haut et étaient équipés de piquets tous les mètres environ. Enfoncés dans le sable en arc de cercle, ils s' appuyaient en arrière sur quelques perches et formaient une barrière face au courant, les zostères dérivantes venaient s' accumuler dans la poche ainsi réalisée. Il suffisait alors en rapprochant les deux extrémités du filet de refermer cette poche.

- On pouvait, par mer calme et courant presque nul, ramasser dans des " libettes " la verdrière coupée et la déverser directement dans le doris ou la charette, c' était un travail néanmoins harassant car ces herbes mouillées pesaient lourd.

- enfin il y avait, notamment pour ceux qui n' avaient ni charette, ni doris, l' utilisation des " drammes ". Une dramme était un grand panier circulaire fait d' osier qui pouvait atteindre deux mètres de diamètre avec un bord peu élevé et portant des arceaux en branchage. Les " pêcheurs" empilaient la verdrière sur cette plate-forme flottante et la maintenaient en place, une fois le chargement achevé, avec des cordages passés transversalement entre les arceaux.

Ramassage de la Verdrière

À l' approche de la remontée du flot, les charettes avaient déjà pris la direction de la Grande charrière, alors que les drammes poussées par le courant étaient halées et dirigées à l' aide d' un cable, les doris, chargés de leur verdrière et de leurs équipages qui cassaient une croûte pour se réconforter, levaient l' ancre peu après pour rejoindre la côte. Tout ce monde, doris surchargés, drammées que tiraient les femmes, charettes attelées dans l' eau jusqu' à l' essieu, atteignait dans un bel ensemble désordonné le rivage. Les " pêcheurs " en doris, attendus par des charettes, y déversaient leurs chargements et toutes ces voitures bien pleines, tirées par des chevaux, tous muscles saillants et encouragés de la voix par les charretiers, grimpaient péniblement la Grande charrière de sable mou pour franchir les dunes et atteindre les mielles.

Encombrement au retour

Les mielles, grande étendue ondulante au-delà des dunes, là où de nos jours se sont établis ateliers d' ostréiculture, campings et lotissements, étaient une zone intermédiaire entre la terre arable de la campagne et les dunes de sable couvertes d' oyats en bordure des grèves, il y poussait une herbe courte et rude où pouvaient paître quelques moutons. Bien communal, chaque année au mois de juillet, se faisait dans les mairies la location d' emplacements réservés au séchage de la verdrière. D' abord mise en meules au cours de la marée, la verdrière perdait déjà une partie de son eau, puis la morte-eau venue elle était étendue sur la mielle en couche de trois à quatre centimètres d' épaisseur. Sous l' action des pluies et de la rosée nocturne, ces herbes marines perdaient peu à peu tout leur salin, puis sous celle du soleil et du vent, elles se desséchaient et s' oxydaient, elles prenaient une belle couleur brune, se recroquevillaient et " frisaient ", elles n' étaient pas retournées et, au bout d' un mois, étaient prêtes à être ramassées.

Enlèvement de la verdrière

Mises en bottes, elles étaient amenées pour être recueillies et vendues au poids chez un marchand établi à Gouville, une fois pesées sur de grandes balances à plateaux de bois et placées en réserve dans un bâtiment elles en sortaient au fur et à mesure des commandes pour être conditionnées en balles. Ces balles étaient confectionnées à l' aide d' une presse spéciale. Les bottes nécessaires placées dans une boite à fortes parois étaient comprimées par un robuste plateau actionné par une vis, la pailleule était ainsi réduite en un volume rectangulaire d' une cinquantaine de kilos et d 'une longueur d' un mètre vingt environ. Par la suite les balles étaient amenées jusqu' à Coutances pour être expédiées par voie ferrée jusqu' à leurs destinataires.

C' est ainsi que la verdrière était coupée, ramassée, séchée et expédiée vers les utilisateurs de ce crin végétal, malheureusement son exploitation restait intensive, les périodes de récolte n' ont fait que s' allonger au cours des années, les récoltants entamaient un capital qui ne se reconstituait pas aussi rapidement que l' herbe de nos prés et lors du Conseil municipal du 21 mai 1933 les mielles en location habituelle pour le séchage des zostères se trouvèrent disponibles " la récolte de la verdrière étant nulle
depuis deux ans ".

Quelques années plus tard une autre algue, déjà ramassée comme engrais, allait faire l' objet d' une demande particulière des industries chimique et pharmaceutique, le Lichen ou fucus crispus. Cette algue qui croissait sur les rochers était récoltée par arrachement, les drammes mises à part, les récoltes étaient ramenées par charettes et doris dans les mêmes conditions que les zostères. Il faisait également l' objet d' un séchage sur les mielles et avait la particularité au cours de ce séchage de changer de couleur, les mielles en étaient merveilleusement colorées de bandes et carrés dont les couleurs allaient du blanc, à l' ocre, au mauve, à la violine, au brun, à l' écarlate suivant l' avancement de la dessication.

Cueillette du Lichen

Une fois complètement sec le lichen suivait un parcours simililaire à celui de la pailleule, avec un centre de ramassage toujours situé à Gouville. Après le deuxième conflit mondial, le lichen était recueilli " tout mouillé " dès le retour du ramassage, immédiatement pesé il partait vers les usines de traitement. Là aussi une exploitation trop intensive devait tuer cette " poule aux oeufs d' or ", tout fut terminé au début des années 70.

Voilà donc une histoire qui couvre plus de trois siècles si l' on s' en tient aux seuls règlements qui planifiaient et contrôlaient cette " pêche " aux algues, car on peut supposer que l' homme utilisait depuis plus longtemps les herbes marines mises à sa disposition par la nature. Alors que nous abordons le troisième millénaire, souhaitons que cette flore marine que nous avons épuisée se reconstituera au fil des ans, non pour notre profit direct, mais pour offrir à la faune de ces eaux les lieux de ponte qui étaient encore les leurs il y a quelques décénies, nous en tirerons évidemment un profit indirect.

Jacques Popineau


Bibliographie :- Registres des Conseils municipaux de Gouville de 1834-1838, 1838-1855,
1856-1872, 1872-1885, 1885-1903, 1903-1921, 1921-1932, 1932-1945
- Revue LA NATURE, d' avril 1925